« Histoire d’O », Pauline Réage

cérébral explicite Roman

Le roman paraît en 1954. France catholique, corsetée, censure bien en place. On peut encore être poursuivi pour outrage aux bonnes mœurs. L’érotisme existe, bien sûr, mais en marge. Là, ce texte arrive chez un éditeur “sérieux”, soutenu par des intellectuels reconnus. Provocation totale. Scandale immédiat. Procès. Interdictions. Et en même temps, consécration littéraire avec le Prix des Deux Magots. Double mouvement fascinant.
Pendant quarante ans, on se demande qui a écrit ça. On soupçonne des hommes. Forcément. L’idée qu’une femme ait pu écrire un tel texte paraît impensable. Quand Dominique Aury révèle être Pauline Réage, tout vacille. Femme érudite, discrète, respectée, membre de la NRF. Et pourtant autrice de ce livre-là. Écrit pour Jean Paulhan, son amant. Comme une lettre d’amour extrême. Littérale. Jusqu’au boutiste. La révélation tardive de Dominique Aury bouleverse la lecture du roman. Certains y voient l’expression d’une soumission féminine intériorisée, d’autres une œuvre de liberté radicale de l’imaginaire. Aujourd’hui, le texte est étudié comme un jalon central de la littérature érotique moderne, à la croisée de Sade et des débats contemporains sur le genre, le consentement et le désir.

La fin ne ferme rien. Deux issues circulent. La mort comme offrande ultime. Ou la soumission définitive. Aucune ne rassure. Rien ne vient dire “voilà ce qu’il fallait comprendre”.
Qu’est-ce que ça raconte de l’amour, de la liberté, du consentement, quand dire oui ne libère pas, mais enferme ?
Est-ce un texte de soumission féminine absolue, ou un geste de liberté radicale ?

Lecture troublée, excessive, impossible à pacifier

Je referme Histoire d’O avec un malaise persistant. Pas un choc simple. Pas une indignation propre. Plutôt un trouble qui s’infiltre, qui colle. 310 pages qui laissent des traces.
Tout commence très vite. Trop vite. O monte en voiture avec René. Elle ne sait pas où elle va. Elle ne demande pas. Il lui prend son sac, l’attache, décide pour elle. Il y a déjà là quelque chose d’essentiel : la dépossession commence avant même Roissy. Avant même le sexe. Elle perd ses repères, son identité sociale, sa capacité à décider. Et pourtant, elle suit. À Roissy, la mécanique se referme. O est déshabillée, enchaînée, préparée par des femmes, présentée aux hommes comme une marchandise. On parle d’elle à la troisième personne. Elle est examinée, manipulée, sans voir les visages. Les règles sont claires : ne pas parler, ne pas regarder, obéir. Les hommes circulent, disposent, tutoient, exhibent leurs corps. Elle est là pour être utilisée. Et très vite, on dépasse le fantasme sado-masochiste “classique”.
Ce passage où l’on explique qu’il ne faut pas s’arrêter au moment où elle prend plaisir, mais aller plus loin, jusqu’aux larmes, est glaçant. Il n’est plus question de jeu, ni même de désir partagé. Il s’agit de produire de la douleur. De laisser des traces. De posséder.
Ce qui est dérangeant, ce n’est pas seulement ce qui est fait à O. C’est qu’elle obéit, même quand l’ordre n’est pas formulé. Elle anticipe. Elle se fige. Elle n’ose même plus bouger sans autorisation. Le conditionnement est total.
Et pourtant, elle pourrait partir. Elle le sait. Elle le dit. C’est là que le livre commence vraiment à nous coincer.


Le livre est divisé en plusieurs parties, précédées d’une préface écrite par Jean Paulhan, profondément dérangeante.
Il existe deux versions du préambule : l’une plus « romantique », l’autre très froide et clinique. Dans les deux cas, l’entrée dans Roissy agit comme un baptême du feu. Les scènes s’enchaînent à un rythme étouffant, sans répit, jusqu’à l’écœurement. La lecture devient physiquement éprouvante.
La seconde partie offre une respiration. Les scènes sont plus espacées, parfois elliptiques. Le texte se densifie psychologiquement. Les personnages gagnent en épaisseur, et l’on entre plus profondément dans les mécanismes intérieurs d’O.
Les troisième et quatrième parties correspondent à l’aboutissement du dressage par Sir Stephen : le don total de soi.

Terreur et soulagement

Ce qui traverse tout le texte, c’est cette ambivalence insupportable : O est terrorisée, mais aussi soulagée. Soulagée d’être débarrassée d’elle-même. De ne plus avoir à décider. De ne plus porter le poids du désir, de l’initiative, de la responsabilité.

« O se demandait pourquoi tant de douceur se mêlait en elle à la terreur. »

Les chaînes deviennent une délivrance. Être esclave, c’est être libérée de soi.
Et cette idée-là est profondément dérangeante, parce qu’elle ne vient pas d’un homme. Elle vient du texte lui-même. D’une femme qui l’écrit. Et qui va au bout de cette logique.

Une violence esthétisée

La langue joue un rôle central dans ce malaise. Tout est écrit dans un style extrêmement soutenu, presque précieux. Des temps rares, du vocabulaire choisi, des périphrases élégantes. Une “pornographie sophistiquée”.
Les corps sont décrits sans crudité directe. Les scènes sont enveloppées de tissus, de dentelles, de décors, de gestes ritualisés. Cette esthétique masque l’horreur. Elle la rend supportable. Et c’est précisément ce qui inquiète. On lit des scènes de domination, d’humiliation, de violence extrême, sans jamais tomber dans le glauque. La langue agit comme un filtre. Elle adoucit. Elle embellit. Elle anesthésie. Et le narrateur omniscient, qui nous donne accès uniquement à O, renforce encore ce trouble. On est dans sa tête, mais sans jamais la comprendre complètement. Ses motivations restent opaques. On avance avec elle, sans mode d’emploi, sans clé morale.

La préface : le premier coup de poing

Impossible de parler de Histoire d’O sans parler de la préface de Jean Paulhan. Elle est fondamentale. Et profondément problématique.
“Le bonheur dans l’esclavage”.
L’idée est posée frontalement : s’abandonner à la volonté d’un autre peut être source de joie, de grandeur, presque de spiritualité. Comme chez les mystiques. Comme chez les amoureux. Mais très vite, le discours glisse. Paulhan parle des femmes comme de créatures pleines de désir, qui le dissimulent. Des prudes hypocrites, qui auraient besoin d’un “bon maître”. Des femmes qui ne pourraient s’autoriser au plaisir que s’il leur est pris de force. Comme si la violence masculine venait les dédouaner de leur propre désir.
Et là, impossible de ne pas penser à une intériorisation de la culture du viol. “Je ne peux pas dire que je désire, alors prends-moi de force, ainsi je resterai innocente.” C’est violent. Ça choque. On s’insurge. Et puis le texte agit. Lentement. Comme un poison élégant, qui va venir compliquer cette indignation.
Parce que Histoire d’O est aussi une lettre d’amour.
Une lettre d’amour écrite par une femme à l’homme qu’elle aime. Une prise au sérieux littérale de phrases qu’on dit parfois sans y penser : “je t’aime à en mourir”, “je t’ai dans la peau”. Elle pousse ces mots jusqu’à leur extrême conséquence. Et Paulhan admire ce geste. Il admire cette sincérité radicale. Ce don total.

René, Sir Stephen, et la disparition de toute échappatoire

René est la première figure d’autorité. Presque paternelle. Il organise la mise à disposition d’O. Il la regarde se perdre, sans jamais la sauver. Puis il la donne à Sir Stephen, qu’il admire sans réserve, auquel il se soumet lui-même. Sir Stephen est un tournant.
Avec lui, l’esclavage sort de Roissy. Il devient quotidien. Social. Visible. L’anneau au doigt signifie la propriété. Puis vient le marquage au fer rouge. Le corps d’O porte désormais la preuve irréversible de son appartenance. Et là, quelque chose bascule : O comprend que cette condition n’est plus un jeu, ni un lieu. Elle est permanente. Et pourtant, elle continue.
Elle sait qu’elle pourrait s’arrêter. Mais elle choisit de rester.

Femmes, domination, pouvoir trouble

Le rapport d’O aux autres femmes est l’un des points les plus dérangeants du livre, et trop souvent évacué.
Avant Roissy, O a eu des relations avec des femmes. D’abord mineure, avec une femme beaucoup plus âgée. Puis avec d’autres femmes à qui elle donne du plaisir sans en prendre. Elle domine. Elle contrôle. Elle se sent “comme un homme”. Ce pouvoir-là, elle le connaît. Elle l’exerce.
Et on le retrouve plus tard avec Jacqueline, qu’elle doit séduire pour plaire à René et à Sir Stephen. O devient manipulatrice. Elle mène le jeu. Elle tient les rênes.
Puis avec la jeune sœur de Jacqueline, quinze ans. Et là, le texte devient franchement difficile à soutenir. Parce qu’O reproduit ce qu’elle a vécu. Elle devient maîtresse. Dans tous les sens du terme.
Il n’y a pas de sororité ici. Il y a des rapports de pouvoir. Des dominations. Des reproductions. Et ça rend toute lecture féministe simple impossible.

Désir, honte, miroir tendu au lecteur

Certaines scènes provoquent du désir. Et immédiatement après, de la honte. Honte d’avoir désiré une femme avilie, souillée, humiliée. Et alors la question se retourne :
où est notre désir ? Pourquoi est-il là ? Qu’est-ce qu’il dit de nous ?
Nos désirs font désordre.
Et Histoire d’O ne nous laisse aucune échappatoire morale. Il nous met face à cette part-là. Celle qu’on préfère ne pas regarder. On devient ces femmes décrites par Paulhan, celles qu’on méprise à la lecture de la préface. Hypocrites. Contradictoires. Traversées par des désirs qu’on ne sait pas assumer.

Féminisme impossible, et c’est peut-être ça le point

Histoire d’O n’est pas un livre féministe confortable. Il ne propose pas de modèle. Il ne libère pas. Il ne rassure pas.
Il met en scène une femme qui consent, mais dans un cadre où le consentement est contaminé par l’amour, la dépendance, le désir d’être choisie. Il montre une femme qui se soumet, mais qui a connu et exercé la domination.
Il expose des violences, sans les condamner explicitement, sans les excuser non plus.
Et c’est précisément pour ça que le livre continue de déranger. Il ne nous dit pas quoi penser. Il nous laisse avec nos contradictions.
Et ça, franchement, c’est insupportable. Et nécessaire.