De quoi, de qui
150 pages
On suit Virginie, jeune bourgeoise qui se rend dans un appartement cossu du 16ème, où l’attendent des inconnus. Disponible et consentante, elle se soumettra à leurs désirs. Sur le chemin, elle se remémore ces mille nuits qu’elle a passées, de fantasmes en fantasmes qui ont jalonné sa vie de femme.
Courtisane, épouse polygame, working girl et mère, qui se cache derrière ces multiples facettes ? Le sait-elle elle-même ? Ce trajet devient l’occasion d’une introspection….
Le roman est publié en 1990 aux Editions Blanche (maison spécialisée dans l’érotisme littéraire, fondée par Franck Spengler) Le livre n’est plus édité et ne se trouve que d’occasion.
Elle a écrit 3 autres romans chez Ramsay et les éditions Gerard de Villiers (connu pour les SAS) au début des années 90 : « Hommes mode d’emploi » (1990), « Virginie » (1992), « Tellement femme » (1993) et elle participe au recueil de nouvelles « Troubles de femmes » aux côtés notamment de Françoise Rey ou Régine Desforges.
Nathalie Perrau, de son vrai nom Sophie Vieillard, est née en 1955, et décède brutalement à 42 ans, en 1993. Cette autrice est presque un « fantôme » littéraire. Pas d’interview, pas de page Wikipédia, peu ou pas de critiques. Est-ce un choix délibéré ou une voix passée sous les radars ? Qui est-elle ?
A la fin du livre figure une date, Janvier 1990, comme une signature qui ferait écho à sa date de parution. On a envie de penser que le livre pourrait être une autofiction …
Contexte
Au moment de la rédaction de l’Amour en soi, le sexe est partout et fait partie intégrante de la pop culture.
La littérature érotique prend de l’essor ; des maisons comme Laffont, Zulma ou Arléa publient des ouvrages sensuels. En 1996, naissent les éditions de la Musardine, encore aujourd’hui LA référence. La censure s’est assouplie et les lecteurs sont au RDV.
Dans la foulée des mouvements féministes, plusieurs autrices explorent la sexualité féminine, avec un regard féminin, une remise en question des rôles et pouvoirs, et s’emparent de ce médium comme espace de parole pour les femmes.
Les années 90 sont aussi une période de libération des corps entamée après 68 avec la Révolution sexuelle. Le sexe n’est plus tabou, il est intégré dans la société, voire banalisé. C’est la génération qui écoute Madonna et Prince, Mylène Farmer et George Michael. Au cinéma, on découvre avec émotion « Basic Instinct » et « Baise-moi », les garçons cachent leur trouble en feuilletant « l’écho des savanes », et Aubade, Calvin Klein ou Tom Ford jouent sur l’esthétique porno chic. Et bien sûr, c’est l’explosion du porno en VHS, le Minitel et le tout début du web.
Le corps de la femme n’est plus un sujet politique d’émancipation, mais objectifié à des fins mercantile.
« L’amour en soi » concentre ces tensions, nous donnant à voir tantôt l’image de la « femme-objet », tantôt celui du corps libéré et de l’exploration de sa sexualité.
Attention
TW : Beaucoup de types de fantasmes sont abordés, de l’inceste en passant par le viol, la soumission… scènes crues et langage explicite.
Alors….
Pour commencer, l’œuvre est très bien écrite.
Elle comporte de nombreuses scènes de sexe explicites, voire très crues. Âmes sensibles s’abstenir. Vous y croiserez inceste, viol, prostitution, et j’en passe.
C’est le point de vue d’une femme, jeune, jolie, blanche et bourgeoise, hétérosexuelle. Ça met déjà pas mal de monde de côté … pas encore très woke tout ça …
Elle nous plonge dans l’esprit de la narratrice qui raconte à la première personne ses expériences. Cette plongée immersive participe à créer un lien, une connivence entre elle et le lecteur qui a le sentiment de pénétrer une chambre secrète. D’ailleurs, les dialogues sont quasi inexistants.
« C’est dans une sorte de brouillard rose, dans lequel les flammes des candélabres rayonnaient comme des photos artistiques, dans une béatitude euphorique qui me donnait toutes les audaces, en particulier celle de soutenir comme un défi les regards des faux célibataires -moi qui à Paris rougissais et baissais les yeux dès que l’œil d’un inconnu devenait trop entreprenant! – que vint le moment où l’orchestre loué pour la circonstance entama ce que nous appelions entres filles « les danses ventouses » […]»
Le vocabulaire est plutôt raffiné sans être ampoulé, toujours explicite. Elle n’évite pas de nommer les choses, mais ne tombe jamais dans la vulgarité. Ce qui est une prouesse au vu des fantasmes expérimentés.
« L’un des deux hommes glissa sa main entre mes cuisses qu’il écarta avec autorité. L’autre, celui qui avait eu le pied baladeur dans le wagon-restaurant, me força à baisser la nuque et heurta mon front avec la boucle métallique de sa ceinture. Il poussa entre mes lèvres son sexe échauffé par le piment de la situation. L’autre, rendu fou par le spectacle de ma bouche déformée sur le sexe de son compagnon de voyage, dégrafa sa ceinture et s’enfonça d’un seul coup au fond de mon ventre […] L’un emplissait ma bouche, l’autre mon ventre, comme ils l’auraient fait avec l’une de ces poupées gonflables que l’on trouve dans les sex-shops, en commentant leur position et mes gémissements.»
Durant tout le livre, Virginie partage ses fantasmes -dont on peine à trouver les limites-, ses joies, mais aussi…. Ses doutes, ses peurs, ses ambiguïtés.
En cela, ce n’est pas pour moi un roman qui se lit « à une main », mais un roman quasi psychologique, sociologique et philosophique.
On suit un personnage qui évolue, il y a une vraie trame narrative : Ce RDV auquel elle se rend dont la route devient une psychanalyse en soi. Elle sème sur ce parcours des graines qui, bien qu’impossibles à interpréter pendant la lecture, nous guident inconsciemment vers un dénouement inattendu. C’est un livre qui prend toute sa saveur si on lit jusqu’à la fin.
passé, déroulé comme une biographie, de façon chronologique. D’ailleurs, la narratrice
explore des souvenirs remontant à l’enfance, et analyse comment ce qu’elle a vécu a influencé sa sexualité.
On peut noter également une forme de légèreté et d’humour dans tout le récit. Pour Virginie, il n’y a que de l’amusement dans cette vie parallèle, tout cela n’est qu’un jeu.
On en parle
Femme « bien sous tous rapports » vs la débauchée, un écho à la dualité mère/putain
On sent vraiment une critique sous-jacente des faux semblants de la bourgeoisie. Elle met souvent en contraste une forme d’austérité liée à son milieu d’origine, et ses nuits folles, dévergondées, outrancières. Manoir ou appartement chics des beaux quartiers parisiens, vêtements coûteux, et scènes de prostitution, de femme « objet », d’avilissement.
Elle qui vient et évolue dans un milieu bourgeois et corseté où la politesse et la bienséance font loi, elle casse les codes et rejette ces conventions sociales.
Sans que j’en sois encore consciente, je m’étais fait une opinion qui s’avèrerait tenace sur une catégorie de femmes, à laquelle Béatrice appartenait déjà, malgré son jeune âge. Ces femmes qui critiquent la liberté des autres, qui se réfugient dans l’austérité, qui frustrent leur compagnon de tout élan animal, qui élèvent leurs enfants dans le respect des traditions surannées, ces femmes bien pensantes et mal baisantes qui gâchent leur vie à ne pas oser ce que leur ventre réclame, qui se voilent la face au spectacle de la sensualité des autres, alors qu’elles échafaudent parfois des fantasmes grandiloquents, sublimes sans doute, mais que nul ne connaitra jamais
Dans cette famille bourgeoise bien sous tous rapports, elle vivra l’absence d’amour de ses parents, la maltraitance, l’inceste et le viol.
Féminisme
Elle grandit dans une fratrie dans laquelle les garçons sont valorisés. On sent chez elle un fort désir de revanche sur cet état de fait. Elle veut prendre le pouvoir, s’émanciper.
De ces frères qui deviendront grâce à elle des Don Juan, elle s’inspirera dans son rapport avec les hommes, une dom Juan au féminin, collectionnant les amants, leur
donnant son cors mais jamais son âme. Elle a d’ailleurs parfois un regard de rivale sur d’autres femmes (et vice et versa), et on est encore loin d’une forme de sororité.
Elle met l’accent sur le désir des femmes qui peut être aussi insatiable que celui des hommes.
J’appris ce jour-là que le sexe pouvait exister sans l’amour, et je considérai qu’une fois cette donnée acquise il fallait agir en conséquence. Peu de femmes le savent car il est vrai que pour les hommes, en matière de sexe, la fin justifie les moyens. Que de promesses sont faites aux femmes uniquement dans le but d’assouvir un besoin imminent de sexe à soulager
Ainsi, elle décrit la plupart du temps les hommes comme étant des « victimes » de leurs désirs et de leurs pulsions, et en les aidant à les assouvir, c’est elle qui a le contrôle. Elle nous parait à la fois soumise à leur regard, mais détient en réalité le pouvoir sur eux. En allant au-devant de leur fantasmes, c’est elle qui domine le jeu.
Cette question de « qui a le pouvoir » se pose tout au long du livre.
Est-ce que le désir qu’elle suscite est un outil d’émancipation ? Est-elle féministe ???
C’est une ambiguïté qui ne nous quitte pas de toute la lecture et qui nous interroge sur nos propres visions de ce qu’est la domination. Au premier abord, on pourrait s’offusquer de cette femme en position de « soumission consentie ». Mais cette sensation est sans cesse contredite par ses réflexions :
« prendre à ceux qui croient m’utiliser »
« Une fois de plus, en prenant l’offensive et en me plaçant sur le terrain de l’adversaire »
Tabous
Elle fait voler en éclat le tabou de l’inceste en le décrivant comme une phase nécessaire et consentie à sa construction et à celle de ses frères. C’est écrit sans drame, comme si c’était quelque chose de parfaitement normal.
Un regard sur la « frivolité » des adolescentes, leur légèreté, leur goût pour la transgression de séduire des hommes plus âgés qui choque notre regard contemporain. Nous sommes dans une époque où des courants de pensées expliquent que les mineurs de moins de 15 ans doivent être perçus (en matière de sexe hein) comme les victimes de gens plus âgés.
Des hommes adultes qui soûlent des jeunes filles pour abuser d’elles. On est clairement sur une forme de soumission, alors qui n’est pas chimique mais, alcoolique
pourrait-on dire ? Quand on pense à l’affaire de Mazan et de la mise en lumière de ce type d’abus…
Amour
Et l’amour dans tout ça ?
Il existe une ambigüité sur son rapports aux hommes. Elle incarne tantôt celle qui se met a disposition des autres, la femme objet, celle qui se donne, dont on dispose. Et à la fois, les hommes sont ses objets.
Elle ne donne jamais son cœur, ne tombe pas amoureuse, et résume certains uniquement à leur sexe. Elle garde un regard toujours tendre sur ces hommes parfois dans une grande précarité sexuelle, « soignant » de son corps les âmes délaissées.
A la fois elle se donne à tous, à la fois elle n’est que celle de trois hommes qui partagent les aspects plus quotidiens de sa vie.