« L’amour en soi », Nathalie Perreau

cérébral explicite Roman


L’amour en soi ou ce que les années 90 ont fait au désir

Ce n’est pas un livre qu’on ouvre par hasard. L’amour en soi, de Nathalie Perreau, ne cherche ni à séduire ni à rassurer. Il attrape le lecteur par le col et l’embarque dans un trajet mental aussi étroit qu’un couloir de Métro à 23h.
Publié en 1990, il ressemble aujourd’hui à une capsule temporelle. Mais une capsule qui fuit. Qui laisse passer des odeurs, des images, des malaises très contemporains. Et c’est précisément ce qui le rend intéressant.
Car le roman n’est pas tant le récit de ce rendez-vous que celui de tout ce qui l’a rendu possible.

Présentation vite fait bien fait

Le roman est publié en 1990 aux Editions Blanche (maison spécialisée dans l’érotisme littéraire, fondée par Franck Spengler). Le livre n’est plus édité et ne se trouve que d’occasion.
Elle a écrit 3 autres romans chez Ramsay et les éditions Gerard de Villiers (connu pour les SAS) au début des années 90 : « Hommes mode d’emploi » (1990), « Virginie » (1992), « Tellement femme » (1993) et elle participe au recueil de nouvelles « Troubles de femmes » aux côtés notamment de Françoise Rey ou Régine Desforges.
Nathalie Perrau, de son vrai nom Sophie Vieillard, est née en 1955, et décède brutalement à 42 ans, en 1993. Cette autrice est presque un « fantôme » littéraire. Pas d’interview, pas de page Wikipédia, peu ou pas de critiques. Est-ce un choix délibéré ou une voix passée sous les radars ? Qui est-elle ?
A la fin du livre figure une date, Janvier 1990, comme une signature qui ferait écho à sa date de parution. On a envie de penser que le livre pourrait être une autofiction …
Je ne m’explique pas comment cette oeuvre a pu rester si confidentielle.

Une femme en mouvement, une pensée en vrac

150 pages. C’est court, mais dense. On suit Virginie, jeune femme blanche, bourgeoise, jolie, hétérosexuelle (je sais ça commence pas très bien en termes de clichés mais ça s’arrange un peu), qui traverse Paris pour se rendre dans un appartement cossu du 16e arrondissement. À l’intérieur, des inconnus l’attendent. Elle est consentante. Disponible. Le deal est clair. Ce qui l’est beaucoup moins, en revanche, c’est ce qui se joue vraiment dans sa tête.
Car le cœur du livre n’est pas tant ce rendez-vous que le chemin pour y arriver. Le trajet devient une plongée introspective vertigineuse. Virginie revisite sa vie sexuelle comme on déroulerait une biographie intime : l’enfance, l’adolescence, les premières transgressions, les fantasmes, les hommes, les rôles endossés. Courtisane, épouse polygame, working girl, mère. Une femme aux multiples visages, dont on finit par se demander si elle sait elle-même qui elle est quand elle n’est pas désirée.
Tout est raconté à la première personne. Les dialogues sont quasi absents. On est coincé dans sa tête. Pas de distance morale. Pas de regard extérieur pour nous tenir la main. Juste sa voix, calme, parfois drôle, parfois glaçante.
Et malgré la violence de certains épisodes, il y a une légèreté constante. Pour Virginie, tout cela est un jeu. Une vie parallèle. Une zone franche où elle expérimente, sans pathos, sans plainte. Le drame, s’il existe, est toujours raconté après coup, à froid.

Oui, c’est cru. Non, ce n’est pas gratuit.

Il faut être clair : L’amour en soi est sexuellement explicite. Très. Inceste, viol, prostitution, domination, soumission. Le vocabulaire est direct, précis, jamais vraiment vulgaire. Elle nomme les choses. Toutes les choses.
Et pourtant, ce n’est pas un livre érotique au sens confortable du terme. Ce n’est pas un roman “à une main”. Le sexe n’est pas là pour exciter, mais pour comprendre. Comprendre comment le désir se forme, comment il se tord, comment il peut devenir un outil de pouvoir ou un mécanisme de survie.
C’est là que le livre devient presque sociologique, parfois philosophique. Le corps est un terrain d’enquête.

Enfants terribles des années 90

Il faut se souvenir du contexte. Début des années 90 : le sexe est partout. Dans la musique, la pub, le cinéma. Madonna, Prince, Mylène Farmer, George Michael. Basic Instinct. Le porno en VHS. Le Minitel rose. Le porno chic à la Tom Ford, Aubade et Calvin Klein qui vendent des soutifs comme des promesses de transgression.
La censure recule. La littérature érotique explose. Les femmes commencent à écrire leur désir, à le revendiquer comme un espace politique. Mais dans le même mouvement, le corps féminin devient un produit comme un autre.
L’amour en soi est exactement à cet endroit inconfortable. Ni manifeste féministe clair, ni apologie de la domination. Un livre coincé entre deux récits : celui de la libération sexuelle et celui de l’objectification marchande.
Et il ne cherche jamais à résoudre cette tension.

Bourgeoisie, faux-semblants et nuits sales

Virginie vient d’un milieu bourgeois, corseté, policé. Tout y est impeccable. Les manoirs. Les appartements chics. Les vêtements coûteux. La bienséance.
Et dessous, il y a l’absence d’amour parental, la maltraitance, l’inceste, le viol. Le roman ne fait pas de psychologie lourde, mais le contraste est permanent : la respectabilité sociale d’un côté, la violence intime de l’autre.
La sexualité débridée de Virginie apparaît alors moins comme une provocation que comme une contre-éducation. Une manière de faire exploser un monde fondé sur le silence et les apparences.

Féminisme borderline (et c’est le sujet)

Virginie grandit dans une fratrie où les garçons sont rois. Elle le sait. Elle le ressent. Et elle veut reprendre la main. Elle deviendra une Dom Juan au féminin. Elle collectionne les amants. Elle donne son corps, jamais son âme.
Mais attention, ce féminisme-là ne coche aucune case Instagram. Pas de sororité. Des rivalités entre femmes. Elle peut regarder les autres femmes comme des rivales. Elle insiste sur le fait que le désir féminin peut être aussi insatiable, aussi vorace que celui des hommes.
Les hommes, justement, sont souvent décrits comme prisonniers de leurs pulsions. Et c’est là que le livre devient vraiment intéressant : en assouvissant leurs fantasmes, Virginie a le sentiment de détenir le pouvoir. Elle semble se soumettre, mais elle pense dominer. Elle se place volontairement sur le terrain de l’adversaire.
Qui a le pouvoir ? Celui qui désire ? Celui qui se laisse désirer ? Celui qui fixe les règles du jeu ? Le roman ne cesse de déplacer la réponse.

Les passages qui nous regardent droit dans les yeux aujourd’hui

Et puis il y a ce qui, en 2026, fait franchement grincer des dents.

L’inceste, décrit comme une phase presque nécessaire, consentie, structurante. Sans drame apparent. Sans condamnation.
La sexualité adolescente, présentée comme frivole, transgressive, attirée par les hommes plus âgés.
Et surtout cette scène où des adultes font boire cette jeune fille mineure pour ensuite abuser d’elle. Une soumission non pas chimique au sens strict, mais alcoolique. Organisée. Banalement décrite.
Lire ça aujourd’hui, à l’heure du procès des viols de Mazan, de la mise en lumière des violences sexuelles facilitées par l’alcool ou les drogues, est profondément troublant. Ce que le roman décrit sans pathos, sans discours, entre désormais en collision avec notre regard contemporain. Et le malaise est réel.
Mais c’est précisément ce malaise qui fait la valeur du livre. Il ne demande pas l’adhésion. Il demande qu’on regarde. Sans détourner les yeux.

Et l’amour, dans tout ça ?

Il est là, mais toujours de biais. Virginie se donne à beaucoup, mais n’appartient qu’à trois hommes, ceux qui partagent son quotidien. Elle garde une forme de tendresse pour des hommes qu’elle perçoit comme sexuellement démunis, parfois pathétiques. Elle soigne autant qu’elle utilise.
Les hommes sont tour à tour ses objets, ses patients, ses partenaires. Elle incarne à la fois la femme disponible et celle qui ne se livre jamais vraiment.
L’amour en soi n’est pas un livre aimable. Il ne cherche ni à plaire ni à rassurer. Il dérange, il gratte, il laisse des zones d’inconfort. Et c’est précisément pour ça qu’il mérite d’être relu aujourd’hui.
Un livre qui ne cherche pas à plaire, mais qui continue, trente-cinq ans plus tard, à déranger là où ça fait encore mal.

Pour se… »Mettre en bouche »

« C’est dans une sorte de brouillard rose, dans lequel les flammes des candélabres rayonnaient comme des photos artistiques, dans une béatitude euphorique qui me donnait toutes les audaces, en particulier celle de soutenir comme un défi les regards des faux célibataires -moi qui à Paris rougissais et baissais les yeux dès que l’œil d’un inconnu devenait trop entreprenant! – que vint le moment où l’orchestre loué pour la circonstance entama ce que nous appelions entres filles « les danses ventouses » […]»


« L’un des deux hommes glissa sa main entre mes cuisses qu’il écarta avec autorité. L’autre, celui qui avait eu le pied baladeur dans le wagon-restaurant, me força à baisser la nuque et heurta mon front avec la boucle métallique de sa ceinture. Il poussa entre mes lèvres son sexe échauffé par le piment de la situation. L’autre, rendu fou par le spectacle de ma bouche déformée sur le sexe de son compagnon de voyage, dégrafa sa ceinture et s’enfonça d’un seul coup au fond de mon ventre […] L’un emplissait ma bouche, l’autre mon ventre, comme ils l’auraient fait avec l’une de ces poupées gonflables que l’on trouve dans les sex-shops, en commentant leur position et mes gémissements.»


« Sans que j’en sois encore consciente, je m’étais fait une opinion qui s’avèrerait tenace sur une catégorie de femmes, à laquelle Béatrice appartenait déjà, malgré son jeune âge. Ces femmes qui critiquent la liberté des autres, qui se réfugient dans l’austérité, qui frustrent leur compagnon de tout élan animal, qui élèvent leurs enfants dans le respect des traditions surannées, ces femmes bien pensantes et mal baisantes qui gâchent leur vie à ne pas oser ce que leur ventre réclame, qui se voilent la face au spectacle de la sensualité des autres, alors qu’elles échafaudent parfois des fantasmes grandiloquents, sublimes sans doute, mais que nul ne connaitra jamais.»


« J’appris ce jour-là que le sexe pouvait exister sans l’amour, et je considérai qu’une fois cette donnée acquise il fallait agir en conséquence. Peu de femmes le savent car il est vrai que pour les hommes, en matière de sexe, la fin justifie les moyens. Que de promesses sont faites aux femmes uniquement dans le but d’assouvir un besoin imminent de sexe à soulager.»